Rwanda: une tragédie de l'ignorance
Louis Cornellier
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 avril 2006
http://www.ledevoir.com/cgi-bin/imprimer?path=/2006/04/29/107858.html
Titre VO : Noires fureurs, blancs menteurs, Rwanda 1990-1994
Description: Pierre Péan, Mille et une nuits, Paris, 2005, 550 pages
Le drame rwandais de 1994 reste à éclaircir. À l'heure où un récent film québécois l'évoque et où la visite en terre québécoise du président de ce pays suscite la controverse, les enquêtes et les débats se poursuivent.
26 février 2004: Consolata, une survivante du génocide au Rwanda, tient dans ses bras un enfant. À l'âge de 28 ans, elle vivait confortablement au Rwanda et exerçait le métier de femme d'affaires. Elle a été plusieurs fois enlevée et torturée au cours du génocide de 1994. C'est à l'âge de 30 ans qu'elle découvre qu'elle est atteinte du virus du sida. Elle est aujourd'hui âgée de 38 ans. Agence France-Presse
À la faveur de la sortie du film de Robert Favreau Un dimanche à Kigali, inspiré par un roman de Gil Courtemanche, la tragédie rwandaise de 1994 est revenue dans l'actualité québécoise. Ainsi, le 21 avril dernier, l'émission Zone libre, de Radio-Canada, présentait une enquête de Raymond Saint-Pierre au sujet du «mystère Corneille», alors que, les 20 et 26 du même mois, deux articles de Claude Lévesque, dans Le Devoir, nous apprenaient que la visite au Québec de Paul Kagame, actuel président du Rwanda, suscitait la controverse. Le 25, Kagame répondait -- façon de parler -- aux questions de Raymond Saint-Pierre au Point. Le 24, toute la page Idées du Devoir était consacrée à des réactions à ces événements. Dans l'une de celles-ci, l'ex-coopérant Robert Lebrun écrivait : «Le "génocide" rwandais est et a été une tragédie de l'ignorance, autant celle des protagonistes que celle des commentateurs et des spectateurs.»
En effet, si on se fie à la mince trame politique du film de Favreau pour comprendre le carnage de 1994 et ses suites, on risque de ne rien saisir au bruit que continue de faire toute cette triste histoire. Récit d'amour prenant sur fond de folie génocidaire rwandaise, Un dimanche à Kigali repose, en filigrane, sur la version des faits privilégiée par Courtemanche, une version partagée par plusieurs, notamment par le journaliste américain Philip Gourevitch, dont l'essai-choc, Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles, a inspiré le film Hôtel Rwanda. D'après ces auteurs, le génocide, planifié, aurait été le fait d'extrémistes hutus encouragés par le gouvernement de Juvénal Habyarimana et seule la victoire du Front patriotique rwandais (FPR), un mouvement rebelle de Tutsis de l'extérieur dirigé par Paul Kagame à partir de l'Ouganda, aurait mis fin aux massacres.
Pourquoi, alors, parler du «mystère Corneille» ? La famille du chanteur, tutsie (encore que ce ne soit pas très clair), n'a-t-elle pas été tuée par les milices hutues ? L'enquête de Raymond Saint-Pierre suggère plutôt que ce sont les hommes du FPR, donc les supposés sauveurs, qui auraient tué ces Tutsis impurs, trop proches du pouvoir hutu. Elle nous apprend aussi que ce même FPR se serait adonné à des tueries massives et reprend la thèse selon laquelle l'assassinat du président Habyarimana, qui a marqué le début des massacres, serait l'oeuvre de ce mouvement. D'où, évidemment, la controverse soulevée par la visite de Kagame, que certains considèrent comme un sauveur alors que d'autres le qualifient de «plus grand criminel de guerre vivant», selon les mots du juriste belge Filip Reyntjens.
Christian Tiffet
Le film de Favreau, fidèle en cela à la version la plus répandue à ce jour du génocide de 1994, campe des bons et des méchants bien distincts. De multiples enquêtes, menées depuis le drame, nous apprennent maintenant que, comme l'écrivait le journaliste québécois Robin Philpot en 2003, Ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali (titre de son essai). Parmi celles-ci, il faut absolument lire Noires fureurs, blancs menteurs - Rwanda 1990-1994, de l'enquêteur-écrivain français Pierre Péan.
Paternité des premiers massacres
Ce que nous dit cet ouvrage magistral, c'est que ce sont Kagame et le FPR qui portent la responsabilité première des massacres. Prête à tout pour reprendre le pouvoir au Rwanda, cette armée de Tutsis exilés aurait assassiné le président Habyarimana en sachant que ce geste allait déclencher le chaos et que les Tutsis de l'intérieur en seraient les principaux sacrifiés, victimes des délirantes représailles des extrémistes hutus. Sous la pression internationale, notamment française, le président en poste s'était vu forcé à une ouverture démocratique. Pour faire capoter ce processus qui ne leur aurait pas donné tout le pouvoir, Kagame et le FPR auraient fait sauter la marmite, en tablant entre autres sur la complaisance et la passivité du général Dallaire et de ses troupes onusiennes. Il y eut bien, ensuite, une folie génocidaire qui s'est abattue sur les Tutsis de l'intérieur, personne ne le nie, et les tueurs en restent responsables. Mais les troupes du FPR auraient, elles aussi, abondamment massacré leurs ennemis, d'avril à juillet 1994, et par la suite encore, jusqu'au Congo.
Ce que nous dit cet ouvrage magistral, c'est que ce sont Kagame et le FPR qui portent la responsabilité première des massacres. Prête à tout pour reprendre le pouvoir au Rwanda, cette armée de Tutsis exilés aurait assassiné le président Habyarimana en sachant que ce geste allait déclencher le chaos et que les Tutsis de l'intérieur en seraient les principaux sacrifiés, victimes des délirantes représailles des extrémistes hutus. Sous la pression internationale, notamment française, le président en poste s'était vu forcé à une ouverture démocratique. Pour faire capoter ce processus qui ne leur aurait pas donné tout le pouvoir, Kagame et le FPR auraient fait sauter la marmite, en tablant entre autres sur la complaisance et la passivité du général Dallaire et de ses troupes onusiennes. Il y eut bien, ensuite, une folie génocidaire qui s'est abattue sur les Tutsis de l'intérieur, personne ne le nie, et les tueurs en restent responsables. Mais les troupes du FPR auraient, elles aussi, abondamment massacré leurs ennemis, d'avril à juillet 1994, et par la suite encore, jusqu'au Congo.
Ces très graves accusations, Pierre Péan en est bien conscient, font tomber sur ceux qui ont la hardiesse de les formuler les accusations, graves aussi, de révisionnisme et de négationnisme. Au Québec, par exemple, Robin Philpot a été dénoncé en ce sens, même si plusieurs de ses thèses, depuis, semblent se confirmer. C'est que le drame rwandais, explique Péan, a été l'objet d'une vaste entreprise de propagande de la part du FPR et de ses partisans partout dans le monde, particulièrement en France et en Belgique. Dans cette histoire, la France, qui a d'abord fourni un appui conditionnel au régime d'Habyarimana et qui a ensuite, en juin 1994, juste avant la victoire du FPR, déclenché l'opération Turquoise pour tenter de faire cesser les massacres et de protéger les populations déplacées, a été accusée de tous les torts, dont celui d'avoir protégé les génocidaires afin de leur permettre de reprendre le pouvoir. L'enquête de Péan démolit, en détail, cette campagne de dénigrement et rétablit l'honneur de la France (voir autre texte ci-contre). Kagame, écrit-il, «a raison de détester la France. Longtemps elle a été le seul véritable obstacle à son entreprise de conquête du pouvoir et d'expansion territoriale [...]». Quant aux accusations de complicité génocidaire formulées par Kagame à l'endroit des catholiques -- le chef du FPR les détesterait parce qu'ils auraient contribué à la prise du pouvoir par la majorité hutue à la fin des années 1950 --, le journaliste leur réserve le même sort.
Au bon Kagame, présenté comme le militaire qui a mené une guerre pour faire cesser un génocide, Péan oppose le «criminel de guerre» responsable «de millions de morts», en ajoutant : «Un monstre capable d'exploiter à son profit la tentative de génocide qu'il a sciemment déclenchée. En somme, un Führer qui serait devenu directeur de Yad Vashem, le musée de la Shoah... Du haut de "sa" montagne d'ossements, le voici qui dispense verdicts et leçons de morale à la planète entière.»
«Laisser entendre, écrit Péan, qu'il n'y a pas eu un seul génocide -- celui des Tutsis --, mais un double génocide, n'est pas encore audible.» Manière de dire que c'est en refusant ce vrai devoir de mémoire et de vérité dans tous les azimuts que l'on s'expose à la tentation révisionniste.
louiscornellier@parroinfo.net
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